Etymologie du toponyme Tourniol (Col de Tourniol)

J’extrais du Dictionnaire Historique de la Langue Française (DHLF) quelques renseignements confirmant ceux du Grand Robert :

Torgnole (1761) est une variante graphique de torniole, tourniole (v. 1225) « mouvement circulaire, détour » dérivé du verbe torniier, tornoüer, variante (v. 1180) de tournoyer, restée dans les dialectes. Pour expliquer l’originalité graphique de torgnole, P. Guiraud invoque l’attraction de trogne, trognon mais le passage oral de torniole à torgnole est naturel et insensible.

Tournoyer : « décrire des courbes sans s’éloigner ». Il a signifié « faire un détour » concrètement (v. 1180).

Cet ensemble de renseignements est confirmé dans le Dictionnaire Etymologique du Français de Jacqueline Picoche (qui travaille suivant une méthode originale consistant à commencer les articles complexes par les mots de formation populaire et de prendre comme entrée de l’article le mot populaire le plus simple de toute la famille, qui est bien souvent le plus ancien. C’est ainsi que vous trouverez téléphone sous antienne, cycliste sous quenouille et cyclotourisme sous tourner, justement !)

Le fait qu’il existe actuellement une route départementale qui peut suggérer, par l’existence sous le col d’une série de lacets, l’idée de tournicoter, justifie-t-il que l’étymologie du toponyme « Tourniol » dérive de ces termes (torgnole, tournoyer, tourner) ?

Rien n’est moins sûr, en effet la nomination des lieux est extrêmement ancienne, elle est le fait des premiers habitants (qq. millénaires) et s’est transmis oralement de siècle en siècle pour être recueilli (et éventuellement inscrit dans des documents) entre le IX et XI ème siècle (au mieux). C’est généralement un nom commun décrivant une caractéristique physique du paysage avec une sensibilité totalement disparue maintenant de notre langue (mais qui peut avoir été mieux conservée dans un patois). Ce toponyme évoluera ensuite en un nom propre dont nous aurons généralement perdu toute idée du sens précis donné à l’origine.

Voici donc l’avis de qq. spécialistes de l’oronymie :

  • D’après Alain Nouvel la racine °tur présente en chamito-sémitique, en ouralo-altaïque, en dravidien, en indo-européen, etc. permet d’expliquer les formes en tur-, tor-, tour-. Cette racine évoque l’idée de hauteur. La racine TUR-N- (« hauteur ») peut être un élargissement de la racine celtique °tur que l’on rencontre dans Tournon (Ard.), Tournes (Ard., P. de C.), Thorn (voie romaine Maastricht à Nimégue). En ancien français on trouve turel, tureau, thurel, turet, toron, tolon, … dans le sens de colline, éminence.
  • D’après André Compan Thor-, Thoron-, Terron sont issus d’une base pré-indo-européenne : °tor-, hauteur plus ou moins allongée ou rectiligne, cf. cime de Tor (2151 m massif de l’Aution), pointe de Tor (Gesso et Roya). Le mot tor est toujours employé en provençal pour désigner un tertre, une éminence (Mistral, TDF), ex. Le Thor (Vaucluse), Thoron et Terron sont deux formes dérivées. Egalement : Thorenc (c. d’Andon), Le Thoronet, butte de 865 m au N-O de Gourdon avec enceinte pré-romaine, Tournon, c. de Montauroux, connu par l’oppidum romain du Collet Redoun, etc.
  • Enfin Ch. Rostaing rattache à cette racine Tournoux (Ubaye) et Tournefort (vallée de la Tinée).

Il s’agit donc vraisemblablement du col de la petite hauteur, tout simplement, le suffixe –ol étant considéré comme un diminutif.

Il serait évidemment intéressant de consulter les vieux cadastres des communes de Chaffal, Barbières, St Vincent, Peyrus, etc. , les cartulaires, chartes, registres, … abondants dans cette région du fait de la présence de l’Abbaye de Léoncel pour trouver l’évolution du toponyme aboutissant au Tourniol actuel.

Je n’en ai pas le loisir actuellement, mais j’ai consulté ma collection des Cahiers de Léoncel et j’ai trouvé ceci (tome 6, p. 94) : En 1213, Ponce de Mirabel donnait «in puram helemosinam quicquid juris habebat a balma Sancti Romani usque ad collum de Tornym», ce qui signifie «en pure aumône (c’est à dire sans contrepartie), tous les droits qu’il possédait depuis la baume de Saint-Roman jusqu’au col de Tourniol». La racine Torn est donc attestée dès le XIII ème siècle et confirme l’hypothèse présentée au vu des arguments fournis par les meilleurs spécialistes de la toponymie.

C’est sans doute moins joli que les tourniquets mais c’est plus probable.

Michel de Brébisson – le 15 nov. 2000
michel.debrebisson@libertysurf.fr