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Bernard et le nuage

Revue N° 25 Page 31

Bernard descendit lourdement du vélo. Il laissa tomber sa machine contre une muraille de neige et s'assit, les jambes tremblantes, sur une pierre. Le sang battait à ses tempes.

Il faisait froid et le vent qui venait du sommet glaçait sur lui sa transpiration malgré plusieurs épaisseurs de lainages. Bernard savait très bien qu'il n'aurait pas dû s'arrêter. Il s'avait très bien tout ce qu'il n'aurait pas dû faire depuis le matin mais, incorrigible, il l'avait fait. Et maintenant il était là, assis dans la neige, écoeuré et frissonnant, à quelques deux mille mètres d'altitude, seul.

Tout avait commencé le matin pendant l'ascension du col du Télégraphe, en pleine crasse. En homme des plaines, il avait d'abord pensé à du brouillard. Puis l'idée lui était venue qu'à cette altitude, le brouillard c'était des nuages, et il s'était excité tout seul à l'idée de faire du vélo dans un nuage. Une grande exaltation le saisit alors et il força l'allure, riant tout seul à la pensée d'escalader un cumulus.

Il entendit un gros camion monter lentement derrière lui et le rattraper. Un instant le camion roula à hauteur de sa roue arrière. Il sentait la chaleur du moteur. Il savait que le chauffeur ne le dépassait pas parce que, devant, dans la crasse, on distinguait vaguement un virage. Habitué à plus de désinvolture de la part des poids lourds, il en conçut de la sympathie pour le routier et s'écarta nettement quand le virage fut dépassé. Le camion le doubla lentement et l'homme, passant son bras par la portière, lui fit un signe amical.

"Combien sont-ils, se dit Bernard gaiement en pensant à ses contemporains, combien sont-ils à se dire bonjour à 6 heures du matin au coeur d'un cumulus ?"

Cette idée qu'il était un gravisseur de nuages l'enchantait et il n'était pas éloigné de se prendre pour quelqu'un d'exceptionnel, ce qui est toujours une erreur et particulièrement à bicyclette.
Au sommet, le chauffeur et son passager étaient descendus de leur camion arrêté. Arrivé à leur hauteur, Bernard leur sourit. De vieux amis, ces deux là !

Dites ! cria le chauffeur au passage. Vous pouvez dire que vous grimpez bien, vous!
Parole imprudente. Bernard savait très bien qu'il n'était pas un beau grimpeur et aussi que le routier n'était pas forcément bon juge. Mais d'escalader les nuages lui avait fait perdre le sens des valeurs et bouffi d'orgueil, il avait dévalé sur Valloire dans une euphorie tout à fait condamnable et que rien, au demeurant, ne justifiait.

Il arriva à Valloire complètement gelé, d'autant plus qu'il avait monté le Télégraphe trop vite et qu'il ne s'était pas arrêté au sommet pour se couvrir davantage en vue de la descente.

Il entra dans le bar de l'hôtel qui ouvrait tout juste ses portes et commanda un double "expresso" dans lequel il versa un grand whisky. Le mélange brûlant descendit en lui comme une bombe et, sous l'impact, il en commanda un second.

Deux clients de l'hôtel qui petit-déjeunaient en restèrent le croissant en l'air de saisissement.
Après ce traitement, Bernard reprit sa route plus persuadé que jamais qu'il était un Superman. Il n'était pas, il faut le préciser, plus imbécile que la moyenne des gens, mais il roulait seul depuis 1700 kilomètres et avait encore devant lui plus de 3000 kilomètres à faire. C'est dire qu'il était lancé dans une entreprise de quelque envergure et qu'il était transfiguré par la pratique quotidienne et intensive du vélo. Tout s'était, jusque-là, passé le mieux du monde, mais ce satané nuage (pour ne rien dire du café au whisky) l'avait rendu très euphorique.

Du côté des Vernays il aperçut, loin devant lui, deux maillots, un bleu et un vert, et entreprit de les rattraper. Cela lui prit quelque temps car, bien qu'il accélérât, les deux cyclistes ne restaient pas inactifs. Parvenu enfin dans leur sillage, il s'appliqua à ne plus le quitter. C'était, comble d'infortune, deux très jeunes gens qui avaient bien vingt ans de moins que lui et dont toute l'allure disait qu'ils ne feraient qu'une bouchée de Bernard aussitôt qu'ils voudraient s'en donner la peine.
L'instinct de cycliste du maillot vert l'avertit que quelqu'un roulait derrière lui et il jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule:
- Salut !
- Salut ! dit Bernard.
- Vous montez ?
- Oui, dit Bernard.
Il n'ajouta pas "avec vous" car, tout euphorique qu'il fut, il croyait conserver le sens des réalités.

Ce qui ne l'empêcha pas, quand ils accélérèrent, d'accélérer avec eux. Il se sentait bien et tint leur cadence un bon moment. Dangereuse facilité! Bien qu'il s'efforçât de la refouler, une petite idée commençait à poindre sournoisement en lui : arriver au sommet en même temps que les deux jeunes gens. C'était impossible et il le savait. Depuis longtemps déjà il avait jeté un coup d'oeil expérimenté sur leur gamme de développements et savait que des gens qui attaquent un grand col avec "ça" ne sont pas disposés à pédaler à la pépère, ce qui était l'allure habituelle de Bernard sur ce genre de parcours. Mais les petites idées sournoises n'ont cure de ces sages raisonnements et celles-ci disaient, sataniques : "Pédale toujours, on verra bien !"

On vit. Passé le Plan Lachat, les jeunes gens s'envolèrent sans un regard en arrière, tandis que Bernard qui commençait à payer ses fantaisies matinales, rétrogradait ses vitesses beaucoup plus rapidement qu'il ne l'aurait voulu. Le maillot vert et le maillot bleu accélérèrent progressivement sans que rien eût changé dans leur allure souple, et ils disparurent au loin dans un virage. Il se mit à pleuvoir.

Assis sur sa pierre, Bernard mangea un biscuit et un bout de chocolat. Tout cela, il le savait, était entièrement de sa faute et un tout petit peu aussi celle du nuage. Mais le nuage était loin maintenant, tandis que lui, Bernard, à mi-pente entre le ciel et la terre, se retrouvait bien las et bien démoralisé.

Il se demanda soudain ce qu'il faisait là. C'était une question qu'il ne se posait jamais lors de ses voyages à bicyclette, mais il faut reconnaître qu'étant donné les circonstances, elle était pertinente.

Il pensa avec amertume qu'il avait quelque part une maison accueillante, une famille paisible et une automobile confortable et qu'il fallait qu'il fut bien sot, à son âge, pour abandonner tout cela et s'en aller courir les routes à vélo, dans les nuages trompeurs, derrière des jeunes gens impitoyables et au flanc de montagnes inhospitalières.

La pluie avait cessé, mais il faisait toujours aussi froid. Claquant des dents, il regarda le paysage. Pour être franc, il se foutait complètement du paysage tant il se sentait solitaire et mal en point. Il regarda vers le bas. Il imagina la longue descente sur Valloire sans un coup de pédale à donner, les hôtels confortables, le bain chaud, le bon repas, le train de nuit, la maison...

Il se leva et se secoua pour ne pas céder à la tentation de faire demi-tour, car il savait qu'il n'aurait pas trop de toute sa vie pour le regretter. Heureusement pour lui, il avait fait assez de randonnées pour savoir que les défaillances sont brèves à qui veut bien les surmonter.

Il se rendit compte tout à coup qu'il avait tout maudit : lui-même pour commencer, le nuage, le camionneur, le café, le whisky, les jeunes gens et la montagne, mais qu'à aucun moment l'idée ne l'avait effleuré de maudire sa bicyclette.

Cette constatation le réconforta beaucoup. Il regarda une dernière fois du côté de Valloire puis, enfourchant son vélo, il reprit lentement son ascension sous un ciel qui se dégageait.

Le soleil et Bernard arrivèrent ensemble au sommet du Galibier.

Jacques FAIZANT N°8

de RUEIL-MALMAISON (Hauts de Seine)



Extrait d' "Albina et la bicyclette" édité chez Calmann-Lévy - avec l'autorisation de l'Auteur (lui même membre de notre Confrérie)


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