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HISTOIRE DE 300 GRANIER

Revue N° 10 Page 30

Son profil racé, aux formes géométriques, ferme l'horizon de la Combe de Savoie. Tous azimuts, il s'impose aux regards, comme un dièdre colossal qui aurait été taillé par la hache d'un géant. Il a séduit tous les peintres et les photographes. En un mot, une montagne pas comme les autres : étrange, insolite et fascinante, qui a son HISTOIRE et sa légende.

MON GRANIER

L'éboulement de ce géant créa ainsi, soudain, dans la nuit du 24 au 25 novembre 1748, le fantastique terroir des Abymes de Myans, 1500 mètres plus bas dans la vallée. Aujourd'hui encore, le dégel produit des cascades de rocailles au grondement sourd, tandis que juillet révèle alentour un paradis floral : gentianes bleues, rhododendrons, primevères, oeillets rouges des Chartreux et lys Saint Bruno viennent marier leurs parfums et leurs couleurs. Là, le géologue émerveillé découvrira un empire du Karst aux rocs ciselés, ouvragés en grottes et entonnoirs abrupts par les eaux.

Tel est le MONT GRANIER, cher au coeur de tous les Savoyards, cher à mon coeur depuis toujours. Enfant, je rêvais de gravir à vélo la route du col qui mène au pied du géant. Le professeur de calcul et le curé de la paroisse, pris par leurs démonstrations, se doutaient ils que, derrière ce visage attentif, un vélo vagabondait vers un Everest voisin, vers cette formidable falaise du Mont Granier que le soleil enflamme encore au crépuscule ?

LE TEMPS DES ESSAIS

Mai 73 : épuisés, poussant le vélo sur la fin, par un matin humide noyé dans un brouillard style londonien, nous avons conquis le col du Granier, un voisin et moi. Une première à 15 ans : 300 autres ascensions suivront.

Après une investigation minutieuse des diverses routes d'accès au col, vinrent les premiers rendez vous officiels. Tel cet après midi printanier de 1975 où j'ai délaissé le lycée pour assister à l'irrésistible envolée d'un Thévenet prometteur lors du Critérium du Dauphiné Libéré.

Novembre 1976 : l'époque des premières hivernales, celle d'une ascension héroïque avec le «prof» de maths qui vomit à mi col les séquelles d'un départ en sur régime, puis ressuscita à la descente, entre deux «tête à queue» sur une neige poudreuse (instable dans les virages), le souvenir d'une fameuse envolée de Charly Gaul au Mont Bondone, lors du Giro, dans des conditions analogues.

Ascension 1977 : un jeudi dignement fêté, avec deux Granier, le second avec ma sueur, un après midi où la falaise glacée s'éboulait à grands fracas. Déjà les premiers records : 48 minutes cet été là, puis 45 en septembre.

Je commençais à connaître la route : 85 Granier dans l'année. Autant en 1978, avec un nouveau record 43 minutes. 1979 fut moins faste : 40 Granier et record égalé.

L'hiver est consacré à des sorties très techniques. Avancer sur une couche neigeuse très compacte exige de rester sur la selle (pour l'adhérence de la roue arrière), d'écarter les mains au maximum (meilleure stabilité, guidage de la roue avant), d'adopter un braquet unique (les autres pignons sont enneigés) et réduit (pour les reprises, à la suite des dérapages). Pour descendre, ne pas enfiler les cale pieds, freiner avec un pied en bloquant les pédales et, au besoin (ça se passe très vite), foncer en catastrophe droit dans les murs de neige et basculer dans la poudreuse. On évite ainsi les chutes sur sol damé ou verglacé, plus douloureuses.

TEST SUR LE GRANIER

Un samedi matin d'octobre 1980. Bientôt dix heures. Il fait froid à Chambéry et le violent vent qui descend du Granier ne nous réjouit guère, Michel et moi. Dans la semaine, Michel a fait un test, seul : 42 minutes pour les 13 derniers kilomètres du col. Autant dire qu'il est au point, le copain.

Au téléphone, nous avions discuté de la tactique à suivre. Michel avait envie de monter à une allure rapide mais constante, au train. Je préférais partir à fond quitte à «coincer» par la suite. Finalement, il fut convenu que j'irais en tête au début, en me retenant un peu et qu'il essaierait de ne pas se laisser distancer.

On se retrouve donc vers dix heures et Michel tout de go me dit : «écoute, on ne devrait pas faire des choses pareilles ; c'est pas normal, c'est trop bestial ; je regrette déjà d'être venu et puis, je sens que je vais me faire larguer ! ».
Bref, on y va. Je pars très vite. Michel crie au fou, avec un gros rire résigné. Je continue, en contrôlant mon effort et Michel, peu à peu, revient affichant le visage du gars qui va au massacre. Déjà deux kilomètres accomplis ; voici la plus dure rampe : un bon 10 %. L'effort total, en danseuse, les yeux rivés à la roue avant. Sur le faux plat qui suit, un bolide me dépasse. C'est Michel qui maintenant ne sent plus les pédales.

La pente est moyenne (4 à 5 %) : on grimpe côte à côte, avec le 40 x 14 dès que c'est possible, et même le 52 sur le moindre replat. Là haut, sur la falaise, rayons incertains d'un soleil invisible illuminent une crête mouvante de brumes blanc immaculé.

Le vent de face est, bien sûr, gênant; mais, ce qui me fait souci, c'est l'allure décidée de Michel, alors que j'ai de plus en plus de mal à trouver mon souffle. Et si j'arrêtais ? Ridicule !

Plus que sept bornes. Une épingle à cheveux, et la route s'engage le long d'une falaise balayée par la bise. On se relaie très souvent, car celui de devant faiblit vite dans ces conditions. Chassé-croisé incessant, effort total, rythme infernal : du bon travail !

C'est Michel qui entre en tête dans le tunnel et crie : «22 25». Restent six kilomètres : 22 minutes et 25 secondes pour les 7 déjà parcourus. C'est du tout bon. On va faire sauter la baraque, pour sûr !

Je sors en tête, sur mon 52, et la séance de relais, épuisante épreuve de force, continue. Je suis essoufflé et transpire beaucoup, mais les jambes vont très bien.

Pour ralentir ma respiration, je tire plus gros, je vais à fond. Je prends des relais assassins. Mais Michel chaque fois s'écarte, se cale dans mon sillage le visage certes marqué et, sans se désunir, revient à ma hauteur et passe devant.

Après le pont (altitude 900 mètres), voici un méchant raidillon. Je relance l'allure. Quelques instants après, Michel passe et moi je n'en peux plus. Il a pris cinq mètres, puis dix. Il crie : «accroche !». Je réponds «fonce ! ». Il n'y a plus de vent mais l'effort est bien pire qu'avant.

Michel fonce et continue sans faiblir. Je m'accroche et ne cesse de faiblir. Je «joue de l'accordéon» et maintiens l'écart à dix vingt mètres grâce à des sprints fous, où je profite des brefs replats pour repartir sur le 52.

C'est le dernier kilomètre et, au moment où j'essaie de m'arracher une fois encore, le coup de barre : les jambes ne répondent plus ! Michel disparaît dans le brouillard. Sur les derniers virages, je suis à bout.

Au sommet, Michel est là, complètement défait. Un coup d'oeil vers la montre : 41 minutes. Michel a réussi 40 minutes 30 secondes. Record battu !

On se réfugie dans la baraque du col pour y avaler un thé brûlant, avec dans la bouche une vague odeur de sang (ou, du moins, une curieuse impression analogue), dans le ventre une bizarre sensation de vide et à l'esprit un grand soulagement.

Elle vaut d'être vue, notre drôle de tête de recordmen !

Mais les 40 minutes, c'est pour l'an prochain, c'est promis !

COMME UN ALLEGRO DE BACH...

31 mai 81 : la barrière est tombée : 39 minutes 45 secondes.
Foncer ainsi. . . à quoi bon ? Simplement parce qu'il faut rêver d'une escalade où l'on ferait un bon temps, mais où la pédalée serait souple et facile, comme un allegro de Bach... mais c'est un rêve fou.

Peu de grimpées procurent une presque plénitude de bonheur ; toutes les autres ont quelque chose de pénible, d'inachevé, de loupé, de faussé . . . . Pourtant, à chaque fois, c'est comme si c'était une première fois, c'est comme si ça allait être la meilleure. Et la prochaine fois ce sera la meilleure. C'est toujours la prochaine qui sera la meilleure.

Poursuivre ainsi, de demi échec en demi réussite, le succès idéal qui n'existe que dans l'imagination, c'est un peu comme ces écrivains qui écrivent vingt fois la même page, la même histoire, qui la déchirent parce qu'ils veulent que ce soit mieux que cela... et qui recommencent sans cesse, sans jamais arriver à sortir le texte idéal .

...31 décembre 1981 : malgré le verglas, un nouveau Granier, c'était peut-être le trois centième.

Gérard TEISSIER

CHAMBÉRY (73)


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