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DISSIDENCES

Revue N° 10 Page 28

Raynods Pass (2033) supprimé
Red Rock Pass (2130) supprimé
Pine Creek Pass (2061) supprimé
Kaiser Pass (2773) supprimé
Kearsage Pass (3600) supprimé

Mais quelle mouche m'a alors piqué ?????

C'était l'été dernier, quelque part entre Billings (Montana) et San Francisco, alors que je concrétisais le rêve déjà vieux de traverser les Rocheuses à vélo. Les faits peuvent paraître dérisoires en égard des 90 cols gravis dont 45 culminaient à plus de 3.000 m. Pourtant, ils n'en restent pas moins révélateurs. A titre de comparaison seulement 2 cols «shuntés» lors de mes 4 précédents raids totalisant 409 cols !

La saturation ? Impossible ! Seulement 90 cols devrais je dire. Alors quoi ?

Le problème se pose un peu différemment pour les 2 derniers situés dans l'imposante Sierra Nevada. Voilà plus de 2 mois que j'avais quitté Billings et l'idée de passer quelques douces journées à San Francisco, que je devinais déjà au bout de ma route, se faisait de plus en plus pressante dans mon esprit. Et puis ces cols avaient le malheur d'être en cul de sac pour le premier et muletier pour le second. 30 Kms de sentiers : ma patience n'y aurait pas résisté !

Pour les autres rien de tout cela, le contraire même. Mes premiers coups de pédales sur le sol américain résonnaient encore dans ma mémoire et ces 2.000 m étaient de véritables cadeaux. Vous pensez ! Des 2.000 pour 100 à 200 m de dénivellation !

Cette facilité (comprenez le manque d'intérêt) pourrait expliquer la «chose». En fait, il n'en est rien car, comme chacun sait, il faut de tout pour faire un monde ou .... même une collection. Que seraient en effet nos Galibier, Iseran ou autre Parpaillon (pour ne citer qu'eux) sans Pas de la Griotte, col de Bluffy ou . . . cul du bois qui, dit en passant, atteint des «sommets» dans le genre ? Aussi je me refuse rarement ce genre de «sucreries», même au risque de friser le ridicule (1).

Les véritables raisons sont beaucoup plus profondes. J'ai tout simplement été déçu par les Rockies ! J'attendais des Super Alpes, je n'ai trouvé que des super Vosges. Pas de ravins insondables, de pics majestueux, de neiges éternelles, de glaciers étincelants, de case déserte. Pas même de routes au tracé impressionnant ou de pourcentages délirants.

Avec ses cols à 3.000 m, ses sommets à 4.000 m (au moins 40 dans le Colorado), je les voyais perdues dans les nuages avec des routes filant droit vers le ciel et je m'imaginais moi la bouche grande ouverte et le souffle court cherchant en vain cet oxygène si précieux à l'effort.

A la place de tout cela, d'immenses forêts de conifères jusqu'à 3.400 m d'altitude, des bolets à profusion à plus de 3.000 m (si ! ), des formes terriblement lourdes, pas un brin de neige, même sur les plus hauts sommets du Colorado, moi qui trouve la vie douce à 4.400 m (Mt Elbert) et une route qui, délibérément, se refuse à tout effort. 7 % et voilà un déluge de panneaux : «Steep grade», «Check you brackes», «Trucks use low gear». En tous cas, 10%
est un maximum pour les routes revêtues («paved» en jargon US) (2). Pas étonnant si l'accès des cols n'est pas règlementé. Imaginez ! Un 38 tonnes dans le Galibier ???

Le Pikes Peak (4.305 m terre battue péage) est l'exception qui confirme la règle. De la vraie, de la grande montagne (le reste n'était que de la grosse montagne). 2.000 m de dénivellation à mes pieds, des lacets qui s'enlacent interminablement, des panoramas infinis et, oh paradoxe, 5 cm de neige fraîche ce lundi 27 juillet 81.


Le Mont Evans (4.348 m asphalté plus haute route d'Amérique du Nord) était trop bien entouré. Le Pikes Peak, lui, est seul et il en rayonne d'autant plus. Comble de malheur, son accès est prohibé à la gent pédalante (par mesure de sécurité).

Cette platitude des cols, prise dans les deux sens du terme, dramatique en d'autres circonstances, chacun sait combien il est pénible de gravir des cols «ingrats» (3) s'est trouvée formidablement compensée par le profond dépaysement que me procurait mon voyage outre Atlantique.
Même si le temps des westerns est bel et bien révolu (dommage !), la culture indienne en voie de disparition et du cow boy il ne reste plus que l'habit, même s'il est bien loin le temps des immenses troupeaux de bisons et même des bisons tout court, de la ruée vers l'or ou de la Pony express, vous ne pouvez rester insensibles à l'Amérique, façon 80 certes, mais dont le passé, finalement pas si lointain, ressurgi à chaque instant, chaque détour. Le 1er regard d'indien que l'on croise (sourire gêné), des cow boys tout là bas (vite le télé ! ), des ranchs à perte de vue, des saloons, d'anciennes mines d'or, mon 1er rodéo, une ville fantôme et le fameux «Cumbres Toltec Scenic Railroad», l'un des derniers trains à vapeur à voie étroite dont le seul sifflement vous donne aussitôt des airs à la Gary Cooper (hiiiiiiii ..... Du calme Mercier ! Gentil !).

Mon Amérique, c'était aussi les «Prairies dogs» qui fuyaient devant mes roues, les «squirrel» qui venaient «piquer» mes biscuits, des dizaines de chevreuils aperçus chaque jour, d'autres qui venaient manger à ma table, des panneaux criblés d'impacts de balles, des cyclos venus d'ailleurs (casque blanc, miroir dans le coin de l'oeil), des voitures qui n'en finissaient pas de passer et des camions tout chrome tout vernis.

M'ennuyer dans ces montagnes dites rocheuses (vous avez dit rocheuses ?). Non ! J'étais trop absorbé par ailleurs. Trop à voir, à entendre, trop à découvrir.

Puis vinrent le New Mexico, l'Arizona, l'Utah, le Nevada et la Vallée de la mort. L'Amérique que j'attendais véritablement. Celle des plaines infinies noyées sous le soleil, des Canyons, des Mesas, des grandes réserves indiennes, des cactus et des serpents à sonnette. Quelle sensation d'infinie liberté j'ai alors ressentie. Un immense bonheur d'être et de voir. Les cols ? Je les ai alors complètement oubliés (sorry Mr Perdoux ! ). 3.000 kms de route plate, plus exactement sans cols : jamais je m'en serais cru capable ! Mais avec des Painted Desert, Petrified Forest, Grand Canyon, Monument Valley, Arches Nat'I P..., Capitol Reef, Bryce Canyon, Zion et Death Valley, rien n'est plus pareil. Des paysages si grandioses, si merveilleux et si fous que vous en oubliez jusqu'à votre propre identité. L'heure tourne, la pellicule file, le vélo s'efface, mais qu'importe !

Comment une région aussi vaste soit elle, peut elle afficher tant de merveilles. C'en est presque insolent !

Sublime Grand Canyon, dont la splendeur dépasse à tel point les possibilités de l'imagination, que nul ne peut s'en faire une idée exacte avant de l'avoir de ses yeux vu.

Monument Valley, le symbole même du far west, la chevauchée fantastique. Des buttes de grès rouge, orange sur 3600 et à l'infini. Une sorte d'immense jeu d'échec en technicolor. Mais de quelle imagination un tel décor est il sorti ?

Le qualificatif de «rocheuses» prenait enfin tout son sens. Que de chemin parcouru depuis Billings ! Progressivement, presque imperceptiblement, j'avais gagné le désert et appris à compter avec lui. Il y avait belle lurette que j'avais troqué ma casquette contre un chapeau plus adapté, que les pilules de sel complétaient mes repas et que mes grandes gourdes de réserve se rendaient utiles. Une tarentule par ci, un scorpion par là, un serpent à sonnette plus loin, des cactus, «No services road next 100 miles», «Radiator water», le désert en un mot, avec ses habitants, son décor et ses lois, parfois cruelles.

De ma traversée victorieuse de la vallée de la mort, je conserve le souvenir d'une superbe étape avec 207 kms et 2.300 m de dénivelé et cette révélation : COL DÉSERT, MEME COMBAT !

Même défit, même appréhension au départ, mêmes souffrances et mêmes joies à l'arrivée. Joies de l'effort accompli, de la victoire sur les éléments mais surtout sur soi même. Oui, le désert donne du relief à la plaine !

Le rapprochement s'arrête là, chacun ayant, bien sûr et heureusement, ses données propres. Aussi, vous ne trouverez ni le San Raphael Desert, ni Death Valley dans ma liste de cols.

Mais comment alors ne pas imaginer un club des «20 déserts» (100 ça ferait beaucoup) dont le règlement pourrait être celui ci.
- 20 déserts différents
- au moins 5 de plus de 500 Kms.
Le prochain rassemblement pourrait avoir lieu dans le Sud Marocain, nos amis du front polisario se chargeant de l'organisation (qu'ils en soient remerciés).

Apparaît alors la grande idée du prochain millénaire : l'unification du Club des 100 cols à celui des 20 déserts.

On peut rêver.

Jean François MERMET

ANNECY (74)




(1) Tout bien réfléchi, je crois que si cela était à refaire, je choisirais plutôt la nuit pour passer le fameux cul du bois. Au cas où on me verrait

(2) Pour les «Four wheel drive only» ce serait plutôt 30 %.

(3) Ceux pour lesquels vous transpirez beaucoup et ne retirez que peu (ou pas) de satisfactions.

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