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Pèlerinage au pays des vaches Sacrées.

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En ce temps là, je tutoyais régulièrement les deux "mille" à en faire baver d'envie plus de cent "Cols Durs" mais, encore sensé, je m'y faisais hisser en aéroplane et par prudence, je descendais en marche, considérant que ce gentil volatile n'est jamais aussi dangereux qu'au moment précis où il rencontre la planète.

Je percevais alors le vélo comme un étrange objet de culte d'une secte fort mystique dont les plus fervents adeptes prenaient pour nom "masos" lorsque l'instrument en question devenait à la fois haire et discipline dans les vastes domaines alpins, pyrénéens ou autres qui furent plaines mais dans des temps immémoriaux.

C'est dans ce contexte psychologique, qu'hôte de monsieur l'abbé Dédé auteur de nombreuses conversions, j'assiste à la grand'messe du "Père Sourde", Primat des Cols, célébrée sous les bannières de Luchon et Bayonne, réunies pour l'occasion.

Je me dois avant tout de manifester ici mon admiration sur l'organisation. En ce début d'après-midi qu'aucun nuage ne voile, pas un seul arbre ne côtoie la procession afin que nul n'en prenne ombrage. Pas le moindre petit filet d'air ne vient non plus ralentir l'ascension des corps, sinon celle des âmes. Enfin, pour pallier toute calamité d'ordre pulmonaire qui gâcherait les festivités, la température est maintenue à un niveau élevé.

Au terme des lacets du chemin qualifié de croix par certains, les fidèles mettent pied à terre. Beaucoup se prosternent en emplissant leur calice qu'ils nomment bizarrement bidon, puis sans plus attendre, la main gauche sur la hanche, communient en levant le coude droit alors que le regard se perd au zénith. Quelques-uns uns, assurément des initiés, entrent dans un sanctuaire ambulant où officient, sans désemparer, des prêtresses portant une grande croix de couleur rouge sur fond blanc qui tranche sur le bleu de leur chasuble. J'ai même vu ces douces vestales se précipiter pour soutenir quelque grand druide avant qu'il n'entre en contact avec le sol impur, l'étendre délicatement sur une sorte de palanquin et le porter ainsi dans le sus dit sanctuaire. Renseignements pris, il s'agirait du cérémonial dû au cyclo ayant rang d'honneur.

Un autre, par esprit de contradiction peut-être, plutôt par méconnaissance des rites, oblique en roulant sur l'herbe rase, s'y laisse littéralement choir et reste assis là, immobile, comme hébété, le temps de trois paters et dix avés. Puis, sortant soudain de sa torpeur, il se défait de son surplis d'un rouge écarlate, le dépose à terre et s'étend de tout son long, face contre ciel, bras écartés. Il ferme enfin les yeux et sombre dans une profonde méditation que toute l'agitation environnante ne semble pouvoir troubler.
Cette curieuse assemblée plonge vraisemblablement ses racines au pays des Radjahs et autres Mahatmas, car les vaches sacrées vaquent placidement parmi les croyants. L'une d'elles s'approche de notre pénitent en extase, sent son habit sacerdotal, le trouve à son goût et décide d'en améliorer son ordinaire.

N'étant pas au fait de la liturgie, j'hésite un instant, mais sans possible avis de l'ascète toujours prostré et au risque de commettre un sacrilège, je conteste les arguments de la divine bovine par le peu qui dépasse encore de son museau humide.

On me vient opportunément en aide et l'on reprend petit à petit le vêtement, tandis que le ruminant soigne sa réputation et façonne une manière de dentelle du plus bel effet.

Tout ce remue-ménage ramène enfin notre yogi aux dures réalités existentielles. Je comprends alors que l'épisode ne participe d'aucun rituel lorsqu'il confesse, atterré, que ses sauf-conduits, ses assignats ainsi que sa comtoise de poignet cohabitent pacifiquement dans un des replis du surplis. Longtemps après, bien que n'ignorant pas ces mystérieuses pratiques, inquiétantes, oh combien, au néophyte, on réussit à m'endoctriner.

Toutefois, je me méfie toujours un peu de ces officiantes aux rites occultes dans leurs étranges chapelles et surtout de ces sacrées vaches qui vous feraient perdre toute notion du temps qui s'écoule et de l'argent qui ne le pourrait plus, porteraient gravement atteinte à votre ego le plus intime en effaçant toute trace tangible de votre patronyme et se plairaient assez à vous voir vous présenter nu à Dieu le père éternel et à ses saints.

GLOSSAIRE:

Cent Cols (confrérie des) : Organisation à but humanitaire d'aide aux malades atteints de colite aiguë.

Cols Durs (ordre des) : Société aux préoccupations similaires mais qui s'attarde plus sur le sort de ceux qui ont une fâcheuse tendance à rouler les "i" en même temps que les mécaniques.

Luchon - Bayonne : Chemin de croix très réputé. Une procession y est organisée tous les deux ans en alternance avec Bayonne - Luchon pour permettre aux fidèles qui le désirent, de revenir à leur point de départ.

Peyresourde : Col montant des Pyrénées qui présente la particularité de redescendre si l'on inverse le sens de la marche, ce qui s'avère fort avantageux à l'usage.

Michel BIDAUD N°3706

BOUSCAT (Gironde)


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