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DESSINE-MOI UN COL

Revue N° 19 Page 49

- Dis papa, c'est quoi un col ?
- Un col, c'est un peu l'image de la vie : d'abord un projet, une espérance ; une aventure ensuite, avec ses peines et ses joies. Et puis un bilan, ici satisfaction et là, déception.
- Explique-moi pourquoi on fait un col ?
- Il y a à peu près autant de réponses à ta question que de cyclistes.
On peut gravir un col... pour passer de l'autre côté de la montagne, pour découvrir des paysages superbes, pour s'enivrer de l'air des cimes, pour s'offrir le plaisir de le descendre, pour faire de l'exercice, pour faire un temps, pour enrichir sa collection, pour gagner sa vie, pour accompagner les amis, pour se faire mal, pour se faire du bien, pour pouvoir dire "je l'ai fait", pour arriver en haut, pour le découvrir, pour le retrouver, pour le vaincre, pour se convaincre, et pour tout autre motif avoué ou non.

- A ton avis, parmi tous ceux-là, qui a raison ?
- Tous ont LEUR raison, et c'est la seule qui importe. Chacun porte en soi la source de son propre bonheur et s'expose à le tarir s'il prétend l'imposer aux autres comme règle absolue.

- Mais pourquoi y a-t-il tant de cyclistes dans les cols ? - Justement parce que c'est une source de bonheur inépuisable. Mais tu sais, il n'y a pas du monde dans tous les cols. Là aussi, c'est comme dans la vie : il y a les vedettes, les stars qui attirent les foules, et les autres, les plus nombreux, dont on ne parle jamais mais qui ont tout autant d'intérêt.
- Alors, le Tourmalet c'est une star ?
- Plutôt, oui ! Et cela fait un moment qu'il est au TOP 50 à cause du Tour de France. Alors, se faire le Tourmalet c'est un peu comme obtenir l'autographe de Johnny... Par contre tu ne trouveras pas grand monde à Pailhères, sauf quelques initiés, alors qu'il a autant de mérites ; seulement il n'a pas encore la faveur des médias.

- Dis-moi papa, à quoi tu penses quand tu montes un col ?
- Mon esprit vagabonde quand tout va bien, qu'il fait beau et que la pente n'est pas trop sévère. Il franchit les distances et les âges, voit défiler les images du passé, imagine celles de l'avenir. Le plus souvent une musiquette trotte dans ma tête et communique son rythme à ma pédalée. Mais il arrive aussi que le présent s'impose péniblement, que les efforts sollicitent tout mon organisme, que des douleurs lancinantes sourdent de la nuque aux cuisses et irradient dans les poignets, les épaules et les reins, que la lassitude m'envahisse peu à peu. Alors mes pensées sont plus prosaïques et réduites à l'horizon du prochain virage, à cette borne qui n'en finit pas d'apparaître, au dernier lacet que je devine là-haut, bien loin. Quant à la chansonnette, elle est devenue complainte...
-M'emmèneras-tu un jour avec toi pour grimper un col en vélo ?
-Oui, bien sûr, dès que tu le pourras et que tu le voudras. Mais de toutes façons, c'est toi qui décideras, parce que là comme toujours, le moyen le plus infaillible pour réaliser quelque chose de bien, c'est d'en avoir envie au point d'en avoir besoin.

- Quel col pourrait-on faire ensemble ? Je voudrais monter le plus beau ; c'est lequel à ton avis ?
- Tu découvriras toi-même qu'il y en a à foison qui sont plus beaux les uns que les autres. Simplement parce que la beauté d'un col, c'est très subjectif. Il y a tout ce qui appartient au site lui-même, à la montagne, et ce qui est lié à son environnement du moment : l'éclairage, l'atmosphère, les conditions climatiques... Plus important, il y a toi et les circonstances qui t'ont conduit là, ce jour-là : ton humeur, ta forme, ta motivation... Et puis, peut-être n'es-tu pas seul ; peut-être as-tu la chance de pouvoir partager ton bonheur avec des êtres que tu aimes bien. Cela aussi, cela surtout, est déterminant. Alors vois tu, je vais répondre à ta question : pour moi, le plus beau col, ce sera celui que nous gravirons ensemble pour la première fois, mon fils.

J. Lacroix.

Bourges


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