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LES MEFAITS DE LA PUB

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Nous avons d'autres points de repère, heureusement, sinon, rien qu'à l'adoucissement des pentes, nous sentons bien que la fin du voyage approche. Pourtant, il n'y a pas très longtemps, nous vagabondions à plus de 2000, à la base des prodigieuses murailles des Dolomites.

Splendeur et misère des cyclotouristes... ce matin nous progressons dans un décor agreste qui évoque davantage les collines du Perche que le Sud Tyrol.

Pierre caracole devant, à la recherche de je ne sais quel chemin secret qui pourrait nous conduire à un col oublié des cartographes. Je ne perds pas de vue la veste rouge qui se déplace sur la route qui s'élève paisiblement vers le Passo de San Boldo. Nous ne nous inquiétons guère des raisons qui ont conduit la DDE locale à semer autant de panneaux dissuasifs nous invitant de passer à dextra ou à sinistra... mais surtout pas au milieu. Recommandations aussi symboliques qu'inutiles, incapables de décourager deux chasseurs de cols flairant une piste.

Après une montée sans gloire et un effort médiocre, nous découvrons un endroit banal, rongé par une humidité tenace génératrice de mousses verdâtres et envahi par une végétation souffreteuse. Bref! nous n'avons pas trouvé là l'endroit idéal pour terminer les vacances. La cinquante et unième victime de notre expédition ne brille pas par ses caractéristiques; je suis même tenté de dire que c'est une ombre au tableau de chasse. C'est inquiétant comme la fréquentation des cimes se traduit par une folie des grandeurs !

Un robuste portail métallique, susceptible de nous interdire le passage, attire notre attention. C'est la première fois que je fais connaissance avec un col aussi bien protégé. Finalement, il ne semble pas si banal que cela, ce cinquante et unième! J'imagine notre tête en cas de fermeture... aurions-nous eu l'audace d'enjamber l'obstacle? Nous ne le saurons jamais et pour l'heure nous filons sans complexe.
La pente devient plus rude que la montée et nous découvrons une face sud radicalement différente. La route plonge dans une gorge étroite et s'infiltre dans la paroi par une succession de tunnels en "U" particulièrement obscurs. Des buttes de glaise molle étirent leurs dos mouvants le long des parois gluantes d'humidité et je ne les évite qu'au dernier moment grâce aux phares providentiels d'une Panda venant à notre rencontre. Les tunnels se suivent et se ressemblent; dommage que les voitures ne soient pas forcément là au bon moment. Je m'offre ainsi un long tête à tête avec la boue qui dégouline le long du mur; je sors de l'ouvrage crotté comme un poilu de Verdun.

Au début, je chantonnais sur l'air de "La Boldoflorine, c'est bon pour le foie", maintenant je me tais et j'aborde chaque difficulté avec un maximum de précautions. Innocente victime de la publicité qui me poursuit jusque dans les entrailles de la terre, j'abandonne la niaise musiquette, due à la toponymie, au profit d'un cliché différent: je songe à ces rats qui, dans un spot télévisé, grouillent aux alentours d'un fromage.

Au terme de ce traquenard, j'attends l'ami Pierre pour lui faire part d'une proposition farfelue: Au lieu de citer le Passo San Boldo - 706m - en Italie" pourquoi ne pas révéler le "Leerdammer Pass - 706m - en Italie" dans notre liste récapitulative? Cela nous permettrait de tester les réactions du citoyen de Saint Jorioz !
Tréviso, le 29 Septembre 1990

René Codani


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