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Métamorphose

Revue N° 14 Page 38

"Foutue paperasse" se dit Arnaud une fois de plus contrarié par un environnement mêlant poussière et vieux papiers. Il venait d'éternuer pour la nième fois, allergique qu'il était à la poussière, aux vieux dossiers - ils allaient d'ailleurs de paire -, au travail...
Bon, vous allez me dire, ce gars, il n'a qu'à faire autre chose, changer de métier, de vie. Le connaissant, il vous aurait rétorqué qu'en cette période difficile, avoir un emploi, quel qu'il soit, ça n'est déjà pas si mal.

Aussi, hantait-il les couloirs de son administration depuis quatre année déjà, un bail. Son chef était content de lui. Son travail était bien fait, même s'il pouvait regretter de la part de son subordonné un manque de conviction dans les explications qu'il fournissait au public qui, souvent, venait le consulter, public que, par ailleurs, il ridiculisait de sa verve gouailleuse, celle là-même qui lui avait si rapidement acquit l'amitié de ses collègues les plus proches et l'inimitié de ceux qui ne le comprenaient pas.

Cela, c'était Arnaud, cinq jours par semaine et 47 semaines par an. Mais le week-end et en vacances, c'était la métamorphose.
Le petit gratte-papier qu'il était se transformait alors et devenait le sportif que peu de gens ont connu. Il échangeait sa blouse grise contre un maillot de soie, son pantalon contre un cuissard et sa voiture contre... une bicyclette. Et là, Arnaud n'était plus le même. Oubliés les chiffres avec lesquels il jonglait du lundi au vendredi, oubliés les horaires et les 39 heures. A vélo, il ignorait la médiocrité et cherchait le dépassement de soi, toujours. Par le passé, il y était déjà parvenu à plusieurs reprises. Seul, mais également en compagnie d'Adrien, son fidèle compagnon. De l'Audax à la Diagonale, en passant par le B.C.M.F., tout y était passé.

Mais, son plaisir le plus grand se situait au-dessus d'une ligne qu'il avait fixée à 2000 mètres. Je crois avoir assez bien compris cet amour des cimes enfermé dans son coeur et qu'il ne libérait qu'à de rares occasions. J'étais fier d'être alors l'auditeur privilégié de ses "confessions". Aujourd'hui, je ne pense pas nuire à sa mémoire en vous contant quelques-unes de ses aventures.

"Tu sais, Jacques, me confiait-il, il faut que je te dise que le vélo, eh bien, c'est toute ma vie. Sans lui, je ne serais rien, rien qu'un numéro au milieu des autres: Grâce à lui, ma liberté est réelle et mon autonomie entière. L'essence à six francs, tu peux me croire, je m'en fous. Moi, je prends ma bicyclette et le vent me pousse. D'ailleurs, à propos du vent, cela me rappelle mes vacances de 1981 que j'avais passées dans les Alpes avec Adrien, comme d'habitude. Un véritable complice celui-là. Notre étape nous menait par delà le col du Saint-Gothard, en Suisse. Avec nos quatre sacoches chacun, la montagne, c'était pas du gâteau. Et pourtant, nous ne voulions qu'elle.
Au sortir d'Airolo, la seule possibilité qui s'offrait à nous, c'était l'ancienne route du col, par endroit, largement pavée. Au départ, rien à signaler. Puis, tout à coup, le vent. Tel une bête sauvage, il fondit sur nous pour nous tailler en pièces. Sur la route en lacet, nous étions tantôt face au vent, tantôt avec lui. Dans les deux cas, c'était la folie. Lorsqu'il nous faisait face, pas d'autre alternative que le 32 x 26 et de l'huile de mollet pour avancer à trois à l'heure, mais, après le virage, et malgré la pente, nous avancions tous seuls et alors, valait mieux garder ses freins sous la main pour éviter de plonger dans le ravin lorsque le virage suivant se présentait. Et là, rebelote. Vent de face, etc... De la folie, je te dis. Tiens, comme je pense au col de l'Iseran (2770 m), mon premier col au-dessus de la fameuse limite des 2000 mètres, il me faut te raconter dans quelles conditions je l'ai gravi la seconde fois. A l'inverse de mon ascension en solitaire d'août 1980 qui m'avait pris toute une après-midi, mais c'était une première, celle de l'été 1981 fut menée bon train. Depuis Val d'Isère, ce sacré Adrien était passé devant et, malgré ses quatre sacoches, fonçait tête baissée vers le sommet. Moi, je me contentais de rester bien calé dans sa roue. Pas fou ! Mais, à un kilomètre du sommet, l'envie de passer le col en tête me vint. Et, n'y tenant plus, je tentais un démarrage. Très vite, je lui pris plusieurs mètres. Malheureusement, je fus pris de crampes et Adrien, sans changer de rythme, revint petit à petit sur moi. Malgré tout, je m'obstinais, démarrant à nouveau. Cette fois, ce fut le dérailleur qui me joua des tours en passant du 26 au 23 alors que mon effort était total. C'en était trop ! Adrien, se piquant au jeu, vint m'aligner à quelques mètres du sommet. Dommage ! Il nous fallut bien cinq minutes à tous les deux pour retrouver un souffle perdu dans le dernier kilomètre du col. Quelle épopée ! " De ses rêves, il m'en avait confié un qui me semblait lui tenir à cœur. Celui de coureur cycliste. Enfant, il organisait des courses dans son quartier afin de se mesurer à ses petits camarades. Déjà, il suivait le Tour de France et ses Géants de la Route devant lesquels il était en admiration. Merckx, Thévenet, Poulidor étaient ses idoles. Mais par-dessus tout, c'était Coppi qu'il vénérait, un Italien qui avait brillé dans le Giro et la Grande Boucle, je crois. Lui-même s'était essayé à la course cycliste en prenant une licence amateur. Mais, rien à faire... Il ne pouvait suivre le rythme trop rapide de la compétition. Et puis, il n'avait même plus le temps de regarder le paysage, de prendre des photos. Cependant, il n'en avait conçu aucune amertume surtout lorsqu'il découvrit le mouvement cyclotouristique auquel il adhéra alors...

Trois ans déjà qu'il était parti pour l'Afrique. Un jour où la paperasse lui fut plus insupportable que jamais, il avait demandé une disponibilité de deux ans afin de découvrir les beautés du continent noir à la vitesse de sa bicyclette. Son dernier courrier, il me l'avait adressé de Kinshasa avant de traverser l'Angola malgré l'instabilité de ce pays. Il était un peu fou, Arnaud. Et aujourd'hui, je regrette les "histoires" qu'il me racontait en ce temps-là. Mais, quoiqu'il soit advenu de lui, mort ou vivant, il aura connu ce à quoi nous aspirons tous : la LIBERTÉ.


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