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Ma plus belle victoire

Revue N° 27 Page 14

En faisant le bilan d'une carrière cyclo déjà bien remplie, j'ai essayé de fouiller au plus profond de mes souvenirs pour y dénicher le fait marquant susceptible de passer à la postérité sous le titre d'exploit du siècle dont je pourrais me targuer.

Il m'a fallu creuser longtemps pour découvrir la perle rare : c'est à présent chose faite.
Mon histoire a pour cadre le tour du Tarn que j'ai fait avec mon ami Jacques voici quelques années. Pour lui, c'était la réalisation d'un rêve d'enfant, quelque chose de grandiose qui avait autant de valeur que le tour de France pour Indurain. Jacques, ancien mineur de fond, arrivé à la cinquantaine, arrête illico toute activité dès que la télé propose la retransmission d'une épreuve cycliste. Véritable encyclopédie vivante, il peut parler des heures durant, de tel ou tel champion, qu'il soit de la région ou qu'il soit universellement connu.
Quelle n'a pas été sa joie quand je lui ai proposé de faire le tour du Tarn ! C'est toujours dans son esprit, quand nous en parlons, un des grands moments de son existence.

Il nous arrive de sourire en évoquant les faits pittoresques de cette expédition.
La fois ou nous avions fait du camping à la ferme dans la région d'Alban pour profiter du grand air et du calme de la campagne. Tout se passa pour le mieux jusqu'au lendemain quatre heures du matin, heure à laquelle tous les coqs de la ferme se mirent à chanter les uns après les autres : car nous avions eu la chance de choisir la seule ferme de la région qui s'était spécialisée dans l'élevage de coqs.

Cette autre fois où Sylvie, la fille de Jacques, devait nous apporter un repas avec des produits de la ferme ainsi qu'une bonne bouteille de vin de Gaillac pour le repas de midi. Malheureusement pour nous, Sylvie n'a jamais trouvé le point de rendez-vous et nous avons dû nous contenter pour toute la journée d'une misérable banane qui traînait dans le sac de guidon.
Mais le moment le plus glorieux de ma carrière cyclotouriste se situe pratiquement à la fin de la randonnée. D'après le profil fourni par Xavier Metge, il ne restait plus qu'une "taupinière", (enfin c'est ce que je pensais, dans ma candeur de néophyte) qui avait pour nom le pas du Sant et qui culminait à 610 m.

Ce qui ne devait être qu'une formalité, se révéla bien vite comme une entreprise très ardue. La pente se fit rapidement très sévère, les "Ponts et Chaussées" ayant même posé plusieurs panneaux indiquant 12 %. Je dus à regret laisser partir Jacques, plus véloce que moi, alors que j'avais entretenu l'espoir de le devancer dans cette dernière difficulté.
Après, c'était fini, il n'y avait plus de cols et mon beau rêve de gloire s'envolait avec Jacques !

Alors que j'appuyais lourdement sur les pédales pour vaincre cette fichue pente, pensant que Jacques devait être à présent bien près du sommet, quelle ne fut pas ma surprise de voir une tête congestionnée émerger des fougères, sur le bas-côté de la route, me criant :
"Vas-y, continue, j'ai la colique ... (pour ne pas dire autre chose) je te rejoindrai plus loin !"

Ce langage imagé eut le don de déclencher mon hilarité et de me redonner des forces. En passant, quelques mètres plus loin, la ligne mythique du col, seul, détaché, je pensais : "ça y est, je la tiens ma victoire !"

Bien sûr, quand j'explique aux copains comment il faut monter le Pas du Sant, j'oublie de préciser les circonstances exactes de mon exploit, ça pourrait mettre Jacques mal à l'aise.
Tout de même, une victoire, ça tient parfois à peu de choses !

Jean Claude MARTIN N°2269

de DIEPPE (Seine-Maritime)


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