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36 Cols... au superlatif

Revue N° 23 Page 46

- 1948 - Dégagé de ses obligations et soucis militaires, mon cerveau qui, depuis 21 ans squatte impunément ma petite tête vient de faire une découverte qui va valoir à la longue son pesant de rustines et de dissolution.

Il vient d'inventer le cyclotourisme, exploit d'autant plus méritoire que je n'ai pas de vélo. L'hypothèque de ma future première paye apporte une fin heureuse à ce cruel sous-équipement. Un cadre, deux roues, trois vitesses, et voilà comblées les modestes exigences d'un débutant ignare et livré à lui-même.

Des premiers essais, surgit d'emblée un inquiétant paradoxe: les muscles les plus maltraités ne sont pas ceux qui travaillent mais ceux qui se prélassent bêtement sur la selle, et la solution de cette douloureuse énigme m'occupera un certain temps. Quoi qu'il en soit, j'étais parti, plein de fougue, d'insouciance et d'inexpérience, à la conquête de l'espace et de l'inconnu, à la recherche du toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus beau, tant il est vrai que le cyclotourisme d'aventure n'est qu'une superposition incessante de superlatifs, notre jardin aux souvenirs différents pour chacun de nous.

Du mien, j'ai déterré cet assortiment de gros légumes, bien modeste sélection par égard pour le lecteur dont j'espère, en retour, l'indulgence puisqu'il n'y trouvera que des cols.

Le plus ancien de tous : le col de Berthiand, en Bugey. Sévère initiation pour un novice équipé en 48 x 20, mais qui avait 46 ans de moins qu'aujourd'hui.

Le plus ancien des grands : le col de la Croix de fer. Découverte simultanée de la haute montagne et du double plateau, en attendant le triple.

Le plus ancien des muletiers : le Cormet de Roselend. En 1953, pas de lac, pas de route. La solution s'impose d'elle-même. Une immense passion vient de naître.

Le plus beau : la Petite Scheidegg ? le Pitztaler Jöchl ? la Fenêtre de Durand ? le Galibier ? Choix déchirant. Je m'abstiens.

Le plus haut : le Puerto de Veleta. Tout chauvinisme rentré, laissons à l'Andalousie son record d'Europe, loin au-dessus de notre Bonette nationale.

Le moins haut : le Pas de la Couelle, 500m. Je n'ai rien en dessous, c'est l'altitude requise pour être pris en compte et m'épargner la ridicule chasse aux taupinières.

Le plus grandiose : la Brèche de Roland... D'un coté c'est l'Afrique et de l'autre la France.

Le plus dur : le tizi n'Aït Imi, du Haut-Atlas Marocain. Un vrai muletier celui-là, avec de vrais mulets qui éjectent leur cavalier à la vue d'un vélo.

Le moins dur : le Lautaret, quand on vient du Galibier. C.Q.F.D...

Le plus terrible : le Hochtor autrichien. Taux exorbitant de 12 %, en données non corrigées des variations saisonnières. Sous l'orage, refus dédaigneux de l'assistance d'une jeep, renforcé d'un bras d'honneur sans lâcher le guidon. Aujourd'hui, j'ai décidé d'être un héros.

Le plus blanc : le Joch Pass, et même plus blanc que blanc sous un mètre de neige fraîche. Et moi sous les quolibets des fainéants qui me survolent en télésiège. Mais qu'est-ce que je fous là?

Le plus romantique : le Passo Vénina sur la grande crête Bergamasque. Nuit de Chine dans mon duvet givré, entre la pleine lune et le plancher boursouflé des brumes laiteuses qui me caressent les orteils.

Le plus émouvant : l'Albrünn Pass du haut Valais. Tandis que je montais sous la pluie, à quelques lieues de là, le glacier d'Allalin écrasait 80 ouvriers dans leur baraque de Mattmark.

Le plus arrosé : le tizi n'Kouilal en Kabylie. La douche la plus formidable de mon existence qui fut pourtant richement dotée dans le genre.

Le plus touffu : le Passo della Banchetta et ses fourrés de vernes inextricables. On a dû m'entendre jusqu'à Sestrières blasphémer et prendre à témoins les filles de joie et les lieux de leur coupable commerce.

Le plus honteux : le Landschitzscharte, en Styrie. La descente est trop risquée. On revient, l'air aussi conquérant que trois ténias dans leur bocal de formol. On voudrait raser les murs et il n'y en a pas. Et pourquoi cette impression que tout le monde vous reconnaît et rigole doucement ? Grandeurs et servitudes de l'anticonformisme.

Le plus affligeant : entre la Forcella Toblin et le Hohtürli à qui la palme ? Le brouillard marchait plus vite que nous. Je t'avais fait miroiter, mon pauvre Marcel, les Cimes de Lavaredo et les glaciers de la Blümlisalp. La déception fut à la mesure de nos espérances mais tu as fini par comprendre que je n'y étais pour rien.

Le moins rassurant : le col de Mourre Gros, entre Verdon et Bléone. Quand on a trouvé la clé, il ne faut plus la perdre.
Le plus germain : le Schwarzbachwacht Sattel, qui trouve le moyen d'aggraver son cas en se rapprochant de Berschtesgaden. Répète dix fois sans respirer, c'est gagné, et en plus tu passes à la télé.

Le plus slave : le Vrsic, dans les superbes Alpes Juliennes. Même exercice que ci-dessus et en plus sans éternuer car il faut prononcer Veurchitch.

Le plus celte : le Llanymawddwy. Comment peut-on être Gallois ? aurait dit Montesquieu s'il avait connu la draisienne.

Le plus latin : le Passo della Torre di Satriano. Quelle douce mélodie ! L'italien devrait être la langue universelle. Comment se dire des choses désagréables dans une langue aussi musicale ?

Le plus perfide : le Passo di Redorta, un traquenard Tessinois, l'air de rien. On a frôlé le drame, frôlé seulement, parce que nous étions trois.

Le plus ferré : le Passo Rosetta : avec ses câbles et ses échelles, il n'est pourtant pas le plus typique des Dolomites, mais sans toi mon brave Henri, j'y serais encore, misérable petit tas d'os au pied des Pale di San Martino.

Le plus boréal : le Merkenes, au-delà du Cercle Polaire où le soleil empêche les cyclos de dormir.

Le plus austral : le tizi n'lkhsane, entre l'Atlas Marocain et le désert. On fera mieux la prochaine fois.

Le plus oriental : l'Aniste. Je me suis perdu, ça arrive, mais c'est la faute à ma carte, naturellement. Un vieillard secourable me guide sur ce col herbeux inconnu, en vue du rideau de fer Bulgare. C'était en 1985, alors les Serbes nous aimaient bien.

Le plus occidental : L'alto de Candan en Galice. Dommage pour l'irlandais C' Connor qui méritait le titre mais à qui manquaient 44m pour prétendre a l'homologation.

Le plus original : le kapruner Törl, un seigneur des hautes Tauern. Curieux parcours fait de route, de piste, de sentier. Des tunnels gluants où beugle une ventilation assourdissante et même un monte-charge à touristes à l'air libre. Si ça ne vous suffit pas... L'ennui, c'est interdit au tourisme particulier. Culot ou diplomatie conseillés.

Le plus bouleversant : le Passo de San Osvaldo. Le barrage du Vaiont est toujours là mais il ne retient plus depuis 30 ans que la terre glissée de la montagne et qui en a chassé l'eau sur Longarone, noyant 3000 personnes. Peu à peu la végétation recouvre le désastre d'un voile pudique sous les grandes dalles lisses d'où la mort est venue.

Le plus comique : le Glattjoch, en français le col lisse, prometteur d'une belle séance de roue libre. A un détail près: la route espérée n'existe que sur la carte de Mr. Mair. Danke schön, on vous écrira dès qu'on sera en bas.

Le plus joyeux : la Saxer Lücke. La "désalpe" en Appenzell, quel spectacle ! Les vaches sont les reines de la fête. Par centaines elles descendent tout enguirlandées de fleurs dans le tintamarre tonitruant des sonnailles. En costume "d'armaillis", les bergers les accompagnent avec chacun deux énormes clarines pendues à une barre en travers de leur cou. Des buvettes échelonnées le long du parcours maintiennent à coups de décis de "fendant" le moral des troupes. Voila le folklore vrai, sans racolage touristique, à usage interne. On lui souhaite longue vie.

Le plus regretté : le col du Carro. Trop longtemps j'en ai rêvé sans l'oser, et maintenant c'est trop tard. Grâce à toi, Michel, je sais au moins que c'était possible et je regrette d'autant plus.

Le plus énigmatique : le Valico di quota 113, qui totalise 875m. Alors ? Les cols soumis aux quotas ? Intolérable. Mais le coupable est démasqué, il s'agirait d'un nommé Paul André, infirmier psychiatrique, victime d'une fixation sur le chiffre 113. Actuellement en fuite, l'individu est activement recherché.

Le plus grand de tous : le Théodul Pass, à la fois le plus haut, le plus beau, le plus mythique, bref le superlatif absolu, la consécration suprême du cyclown un peu fou.

Arrêtons là. Il suffirait de remuer encore un peu les souvenirs pour allonger cette liste de superlatifs déjà à la limite du supportable. Peut-être donnera-t-elle des envies à certains, permettra-t-elle à d'autres des comparaisons personnelles. Elle démontre en tout cas que la chasse aux cols n'est que dérision quand elle a pour seule fin d'aligner le maximum de noms au lieu de rechercher l'insolite, la difficulté, l'aventure.

Nous avons la chance de pratiquer un des rares loisirs où cette aventure est encore possible, mais elle ne nous sautera pas dessus comme la vérole sur les classes laborieuses au cours de gentilles balades organisées, il faut aller la débusquer là où elle se cache.

Et croyez-moi, ça vaut tous les brevets du monde.

Michel PERRODIN N°26

TALANT (Côte D'Or)


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