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Gina

Revue N° 31 Page 38

Gina était mariée à Mario, un homme de condition modeste. De leur union était né un beau garçon qu’ils ont nommé Carlo. Ils s’aimaient cela était évident. Mais lui était possédé par la passion de la bicyclette sur laquelle s’était greffée la magie de la montagne. Elle était toute proche, il la voyait depuis sa fenêtre, majestueuse, immense et combien attrayante.

Il avait la boulimie du pauvre qui trouvait son plaisir sur sa bécane. Il l’avait achetée chez un ferrailleur et l’avait remise en ordre de marche. Elle n’avait qu’un plateau à l’avant et un pignon sur la roue arrière. Le dérailleur n’existait pas encore.

Le dimanche, jour de relâche, il partait tôt le matin avec son vélo. Sa motivation était extrême. Rien ne le détournait de l’objectif qu’il s’était fixé. Il était nanti d’un beau caractère au service d’un moteur de bonne facture. Il maîtrisait parfaitement les longues pentes. Il aimait les routes difficiles en lacets, qui serpentaient entre les bois, les prairies, qui l’élevaient dans les espaces d’altitude où la forêt ne poussait plus où les pâturages dénudés dégageaient une étrange fascination. Il adorait cette nature qui l’entourait avec ses aridités, ses caprices, ses ravins, ses torrents, ses palettes de paysages sauvages. Jamais la beauté des lieux de ces Alpes Bergamasques ne le lassait.

Bien sûr ! Chaque fois il pensait à sa femme et à son petit. Pourquoi les abandonnait-il tous les dimanches ? Par moment, il avait des remords, mais la montagne était toujours la plus forte. Gina était jolie. Ce n’était pas ce qu’il fallait pour la tranquillité d’un honnête homme. Mais elle était douce et amoureuse, elle adorait son mari. Elle acceptait donc ses absences qu’elle comblait par la présence de son fils.

Pour Carlo, c’était l’âge des beaux rêves à une époque où on n’a pas encore de désillusion. Il se souvient particulièrement d’une promenade dominicale. Ce jour là, plongé dans la nature avec sa mère, il entendait les voix lui chanter la chanson de l’eau claire, au sein d’un décor qu’il aimait et où tout n’était qu’harmonie et espoir.

Le ruisseau descendait de la montagne entre prés et champs. Ses berges accueillantes hébergeaient des boutons d’or. Dans son eau cristalline et pure flirtaient les truites. Depuis des siècles, ses eaux couraient vers le lac pour s’y précipiter et se mêler aux autres ruisseaux venant de tous les horizons. Le vent répandait sa chanson au gré de ses humeurs.

Le lac formait un grand miroir. Comme pour jouer à se mirer, le soleil se laissait admirer pour le plaisir des yeux, sans éblouissement. Aussitôt ses sens en éveil, Carlo posait beaucoup de questions à sa mère : d’où venait le soleil ? Comment tenait-il dans le ciel ? Pourquoi disparaissait-il le soir pour revenir le lendemain matin? "Mon chéri, c’est Dieu qui pourrait te répondre mais on n’arrive pas à le joindre. Ce que je sais par contre, c’est que rien ne pourrait exister sans le soleil". Ils restèrent de longs moments à admirer son disque d’une géométrie parfaite qui ne se déformait pas. De temps en temps une petite brise ridait le disque qui virait au jaune à mesure qu’il s’élevait vers le zénith sans jamais l’atteindre.
De la montagne toute proche, couverte d’une multitude d’arbres, le pollen descendait et livrait un grand ballet dans l’air bleuté. De minuscules volutes multicolores émergeaient de l’ombre, glissaient lentement sur la couche d’air chauffée par l‘astre du jour et tombaient sur le sol en faisant des sauts jusqu’au moment où un obstacle, une pierre, une touffe d’herbe les arrêtaient. Chaque volute portait une graine pour que naissent de nouvelles merveilles.

Le long du ruisseau, des bouleaux argentés allongeaient leurs racines dans l’eau qui s’agitait en se frayant un chemin. Des libellules gracieuses, d’un bleu métallisé, voltigeaient dans un bruissement d’ailes. Le ciel se mirait dans l’eau à travers les branches qui se balançaient mollement.

De l’autre côté du ruisseau, un chemin menait à la ville située à quelques encablures; l’odeur des fleurs d’acacias et de tilleuls y marquait le début de l’été. Après avoir quitté le lac, le chemin s’élevait tout doucement à travers les franges de la forêt de hêtres et d’épicéas en se transformant en sentier. Plus haut, une clairière s’ouvrait devant le sentier qui longeait, alors, une crête. D’un côté la vue s’étendait sur le lac d’Iséo, de l’autre côté, elle dégageait l’impressionnante chaîne des Alpes Lombardes vers la frontière Suisse. Le sentier s’effaçait ensuite pour emprunter une route forestière au bord de laquelle une ferme, au toit arc-bouté, dressait ses murs parsemés de giroflées qui poussaient dans leurs fentes. Puis le sentier s’enfonçait résolument dans la forêt séculaire. Il entrait, alors, dans un univers enchanté. Dès les premiers pas parcourus dans le silence des grands épicéas en colonnes, la pente prenait de l’importance. Plus haut, bien plus haut dans les décors grandioses du haut pays, on devinait aisément, même en plein été, qu’on traversait le royaume du vent et de la neige. Les sombres sapinières, les escarpements dénudés, tout semblait ordonné en fonction des froidures de l’hiver.

Ce dimanche là, Carlo et sa mère firent demi-tour à la ferme. Le soleil commençait sa descente côté Ouest. Ils se dirigèrent vers la ville de Lovèrè où ils demeuraient. Le bourg s’étalait le long de la rivière appelée Oglio qui se jetait dans le lac après avoir quitté les quais bordés de platanes frémissants. Depuis des millénaires, ses eaux fortes et glacées se frayaient un chemin dans les eaux plus chaudes du lac. Après une vingtaine de kilomètres de paisible voyage, la rivière, à peine réchauffée, quittait le lac et poursuivait sa route à travers la campagne verdoyante et fertile du Pô, pour se jeter dans ce grand fleuve au sud de Mantoue.

Arrivés à l’entrée de la ville, Gina vit son mari à pied poussant sa monture, un bouquet champêtre multicolore dans son autre main. Pendant quelques instants, le regard en éveil, elle ne comprenait pas. Puis, consciente que ce n’était pas l’heure habituelle de son retour, elle pressa le pas, se jeta dans ses bras et Carlo vit dans les grands yeux noirs de sa mère perler des larmes !

Buizza Théodore

CC 3912


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