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D’une génération à l’autre…

Revue N° 31 Page 32

Toute ascension mythique entretient une part de rêve, enfante images et couleurs qui marquées du sceau de l’effort, s’imprègnent au plus profond de votre mémoire et demeurent là, dans le jardin secret de chacun d’entre nous.

En ce matin de juillet, observant la sérénité des cimes, je me réjouissais intérieurement à l’idée de vivre et de partager un long moment d’effort sur les pentes d’un géant, de celui qui, au gré des générations, suscite crainte et respect, alimente la confusion des sentiments et entretient la légende.

Col du Galibier : 34 km, l’information brutale, sèche, sans détour, ne semble pas lui avoir échappé. Pour autant, aucune émotion ne se lit sur le visage de mon garçon. Ma perception du moment est tout autre; je n’ignore rien de la difficulté de l’ascension mais en même temps, je savoure le privilège de l’instant comme un bonheur simple.

En quelques hectomètres, la route vous élève très vite au-dessus des toits gris et pentus de Saint Michel de Maurienne et déjà s’estompe le vrombissement de l’Arc bouillonnant d’écume, enjambé par le pont, matérialisant la première marche du Col.

La pente est forte, nécessitant de lever franchement la tête pour visualiser par anticipation les virages qui vous dominent, histoire de signifier que l’on aborde ici une autre dimension de l’escalade et de l’effort.

La roue avant de son robuste VTT demeure à hauteur de mon pédalier, comme une marque de déférence du plus jeune à l’égard de l’ancien; le regard clair et serein ne traduit aucune inquiétude, pas même la plus petite manifestation d’un effort naissant, comme si la pente n’existait pas. Si mes jambes tournent rondement, le rythme cardio-vasculaire bien maîtrisé, je n’ignore pas que nos réserves de cylindrée sont inégales et que le confort de l’escalade est pour lui.

La forêt du col du Télégraphe nous a absorbés dans un écrin de végétation où la palette des verts s’exprime sans limite de nuances. Au vert tendre des feuillus succède le vert plus soutenu des conifères, laissant filtrer ici et là des raies de lumières étincelantes.

Au détour d’un lacet monte la rumeur sourde de la vallée encore dans l’ombre alors que, plus haut bien plus haut, sur l’adret, l’énorme muraille de la Croix des Têtes, sentinelle avancée de la Vanoise, flamboie d’une lumière crue presque aveuglante.

Perdu dans mes pensées, j’ai mal géré une rupture de pente, perdant le contact en quelques dizaines de mètres. Sans inquiétude je relance en danseuse sans pour autant revenir dans son sillage. Très vite j’ai compris, mes jambes ne me trahissaient pas, pas plus que mes capacités cardiaques et encore moins le mental.

Là où la pente m’avait ralenti, lui avait conservé le même rythme et le même braquet creusant, sans même s’en apercevoir, un écart de quelques décamètres… tellement difficile à combler.

Les derniers kilomètres de l’Iseran, du côté du pont des neiges et la mi-pente du col de l’Epine dans la chaleur du calcaire des Dorias me revenaient à l’esprit, illustrant comme des préludes l’instant d’une page de vie qui se tourne, de celles qui marquent l’esprit et le cœur lorsque le fils devient plus fort que le père.

Conscient du moment, j’ai poursuivi mon accélération pour revenir dans sa roue, comme pour imprimer dans ma mémoire l’image de ces jambes cuivrées de soleil, boursouflant le cuissard de cette puissance musculaire qui me manquait mais que je lui avais donnée.

Alors, raisonnablement et sereinement, je l’ai regardé s’éloigner inexorablement à une cadence de pédalage soutenue, sans le moindre déhanchement, le port de tête toujours haut, une perlée de sueur pour seul stigmate de l’effort.

Au sommet du col, à nouveau réunis, je lui signifie du geste d’engager la courte descente sans précipitation.
A la sortie de Valloire, la route s’oriente résolument plein sud et surprend les organismes. La pente bien marquée provoque une sudation brutale qui s’apparente à une décharge d’adrénaline. A la recherche du bon braquet, je suis perturbé et ralentis le rythme.

A mes côtés, il semble se relâcher, alternant danseuse et position assise, comme pour mieux préparer le moment où il libèrera une énergie trop longtemps contenue.

Le replat des Verneys est toujours salutaire, il procure le sentiment d’une progression rapide avant même d’aborder les premiers virages de Bonnenuit qui nous rappellent à l’humilité.

Le décor a changé, sans que l’on perçoive à quel moment précis commence la haute montagne. Tout est plus grand, plus impressionnant, plus minéral, le bleu du ciel est encore plus bleu, plus profond, plus pur. Un silence de cathédrale accentue la dimension du temps et de l’espace. L’homme est en ce lieu si petit, si vulnérable, il s’échine, se bat et vu du ciel, sa progression doit sembler dérisoire.

A 2 kilomètres du Plan Lachat, j’ai ralenti mon rythme de pédalage pour mieux gérer le final que je sais impitoyable. L’écart s’est à nouveau creusé presque trop rapidement, me laissant un peu perplexe, inquiet et admiratif à la fois.

Un coup d’œil au compteur me rassure, ma progression demeure efficace et mes sensations sont bonnes. A mon tour je rattrape quelques cyclos sans effort particulier. Toute mon attention se concentre sur la transition brutale qui caractérise ce passage reconnu emblématique par les géants du Tour et par les humbles que nous sommes.

A quelques hectomètres du petit pont de pierre, là où la route tourne résolument à droite pour se catapulter en direction du ciel, je l’aperçois déjà bien haut dans une des parties les plus pentues du col. Son rythme est impressionnant dans une pente aussi sévère, je l’apprécie à plus de 80 tours minutes…

Mon geste ne lui a pas échappé, à son tour il lève le bras très haut ; je perçois de très loin son sourire comme s’il était à deux pas.

Les lacets se succèdent, l’élévation est brutale, incomparable à celles des autres grands cols. Au détour de chaque lacet un point de vue à chaque fois différent fait d’alpages, de rochers, de torrents s’offre au regard des petits hommes en dette d’oxygène, dont la tête s’incline lourdement en signe de respect et de soumission autant que de fatigue et de lassitude.

La pente s’atténue enfin à l’approche d’un chalet d’alpage fait de pierres sèches que l’homme a façonné avec patience et humilité. A cet instant, le col est à vue, éclairé d’une lumière crue qui fait ressortir l’ocre, le blanc et le bleu dans une harmonie parfaite dont seule la nature a le secret. Les effets de l’altitude se font maintenant insidieusement sentir et comme un fardeau invisible entament âprement les organismes.

Au-dessus du tunnel subsistent les névés et les hautes congères ruisselantes balaient la route sans vergogne. Le dernier kilomètre se fraye un passage au milieu des schistes gris vert et sans pitié ne daigne pas atténuer sa pente. Encore mille mètres !

Mille mètres pour atteindre le paradis. Le paradis c’est là-haut, dans l’échancrure du col, là où apparaît dans les tous derniers mètres, comme une récompense suprême, l’immaculée blancheur du massif des Ecrins.

Je l’aperçois devant le panonceau du col. Son visage est radieux, à peine marqué par l’effort et déjà en phase de récupération. Je savoure véritablement ces derniers mètres, inspirant une énorme bouffée de cet air vivifiant qui s’engouffre dans la brèche sommitale.

Sobrement, le père tend la main au fils. Un regard et quelques mots suffiront à notre simple bonheur.
Reconnaissez tout de même que trente deux ans d’écart peuvent justifier 12 minutes de retard !
Col du Galibier le 11 juillet 2002

Hervé et Bastien Peyre


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