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Premier Sainte-Odile

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Il fait un temps magnifique en ce lundi de Pentecôte. Une journée d'autant plus belle qu'elle est chômée. Alors, réveil de bonne heure et en route pour le mont Sainte-Odile. L'approche, par Rosheim, Boersch, Ottrott et Klingenthal est agréable et permet de se mettre en jambes. D'en bas, on voit très bien le couvent. Il paraît si haut, si lointain et si inaccessible qu'on se demande si on arrivera à l'atteindre.

Marina apprend de mieux en mieux à se servir des développements qui équipent sa toute nouvelle bicyclette. C'est préférable. Le "Sainte-Odile", cela ne s'improvise pas. Après 400 kilomètres d'entraînement sur les routes du Kochersberg, de la plaine rhénane et du Gard, elle semble prête pour tenter cette aventure. Seule la tête fera la différence. Si elle est devant, il n'y a aucune raison qu'elle n'atteigne pas le sommet tant espéré. Si elle porte l'échec en elle, c'est déjà perdu. Moi, je pense qu'elle va y arriver. Tout ce qu'elle fait est bien. Et Marina est une femme positive. Alors...

A la sortie de Klingenthal, la route commence à s'élever sérieusement l'espace de quelques 100 ou 200 mètres. Il s'agit de serrer les dents et d'utiliser les grands pignons à l'arrière et le petit plateau devant. Nous bénéficions encore des faibles températures de ce début de matinée. Oh, il ne fait pas froid, mais tout à l'heure, il fera certainement très chaud sur les pentes du Sainte-Odile. Pour le moment, il est 8h 30 et pourtant nous croisons déjà des cyclos qui descendent. Ils se sont certainement levés encore plus tôt que nous ! Au carrefour avec la route qui mène au Champ du Feu, nous en profitons pour nous désaltérer avant de nous lancer dans les derniers 6500 mètres qui nous permettront d'accéder à notre but ultime.

"Qui veut aller loin ménage sa monture" et qui veut atteindre le sommet doit apprendre à refréner ses ardeurs. Donc, petits braquets et allure réduite. Pour les records de vitesse, on verra plus tard ! Marina s'applique et appréhende la pente mieux que je ne l'espérais. Elle s'accroche avec courage à son rêve de victoire. Car pour elle, parvenir au sommet du mont Sainte-Odile est une victoire qu'elle souhaite et qu'elle espère ardemment depuis qu'elle sait que le mont existe. C'est assez récent puisque Marina est arrivée à Strasbourg et par la même occasion en France au mois d'août 1997. Auparavant, elle n'avait jamais quitté sa Russie natale. Et la géographie de l'Alsace ne fait pas partie du programme scolaire russe !

Pendant ce temps, je monte tranquillement derrière elle et je lui prodigue quelques encouragements. Je ne fais pas beaucoup d'efforts, c'est vrai, alors j'en profite pour admirer le paysage et écouter les sons que produit la forêt. C'est beau ! en voiture, on n'entend rien de tout ça à cause du moteur qui fait trop de bruit. Et puis ces odeurs et ces parfums que les fleurs et les résineux nous offrent sont délicieux. Autre chose que ces relents de carburants dont nous aspergent les quelques voitures qui commencent à monter là-haut ! La forêt est belle et elle nous abrite du soleil qui nous accompagne depuis le début de la journée. J'aime cette atmosphère et je le fais savoir à Marina. A mi-parcours, juste après le sévère virage à gauche, nous retournons à l'abri de la forêt après avoir roulé durant le kilomètre précédent en plein soleil. Marina prend du sel dans les yeux à cause de la transpiration. C'est désagréable ! Un peu plus haut, nous assistons à une scène pas banale. A quelques mètres de nous, deux biches viennent de sauter du talus sur la route et la traversent au galop avant de se précipiter dans la vallée sur notre gauche. La nature n'est pas avare ce matin pour la première ascension de Marina.
Elle demande si c'est encore long. Tout est relatif, évidemment. Il est certain que le plus dur est fait, mais il reste tout de même environ deux kilomètres avant d'accéder au sommet et au couvent. Bon, accrochons-nous et patience. La montagne, en définitive, est l'école de la patience. Pour parvenir au sommet, qu'il soit vosgien avec des ascensions de cinq ou dix kilomètres de long ou qu'il soit pyrénéen ou alpin avec des pentes de trente et jusqu'à cinquante kilomètres à gravir, le cycliste fait avant tout appel à sa patience. Sa force est un paramètre, son matériel, ses développements notamment, en sont d'autres. Pourtant, ce qui fera la différence, c'est son mental, sa capacité à visualiser le sommet, à se convaincre que c'est là qu'il veut réellement arriver. De fait, il met sa patience à l'épreuve et il la cultive au point de la développer comme les muscles qui lui permettent d'avancer physiquement.

Des cyclistes nous dépassent. Ils nous prennent mètre par mètre et bientôt disparaissent de notre champ de vision. Ce n'est pas grave. C'est le premier Sainte-Odile de Marina. Ce qu'elle veut, c'est seulement atteindre le sommet. Rien de plus !

Et c'est presque chose faite. Un dernier virage sur la gauche, puis sur la droite et nous atteignons le petit rond point où se rejoignent les accès au sommet avant le final et les derniers mètres entre les rochers de grès qui forment une frontière naturelle entre profane et Saint-Lieu.

Marina est ravie. Elle laisse éclater sa joie. Elle a réussi et gagné son pari avec elle-même. Il est 9h 45. Les fidèles commencent à affluer afin d'assister à la messe de dix heures. Nous contournons le couvent par la droite avant d'abandonner les bicyclettes. Sur la plate-forme, sous les yeux de Sainte-Odile, nous embrassons une vue de la plaine d'Alsace sur laquelle nous roulions tout à l'heure encore, l'esprit empli de doutes.

C'est le moment de se ravitailler. Marina croque un fruit avant de sortir mon biberon de son sac de guidon. Pour moi aussi, c'est la première ascension alors que c'est la centième de mon papa. Pour lui, c'est facile ! Mais, moi, j'ai un an, un mois et quatre jours, et c'est mon premier Sainte-Odile à vélo !

Lisa SCHULTHEISS,

de STRASBOURG (Bas-Rhin)


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