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Je devais rêver

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Le ciel était encore menaçant en cette fin d'après-midi. Au Grand Bornand, j'avais envie d'éviter pour un moment le goudron et d'emprunter cette voie étroite qui longe la chaîne des Aravis aux sommets déjà enneigés. A la sortie des Plans, la route montait brusquement et le faible rendement de mon VTT ne permettait guère à la moyenne de s'élever. Des chalets isolés, des petits bois et de superbes lacets rythmaient paisiblement la lente ascension vers ce qui paraissait être un cul de sac pour la carte au 1/100 000 ème.

Le silence s'imposait enfin et cela, malgré les quelques rares véhicules qui redescendaient en direction du Grand Bornand. La chaussée était encore trempée en de très nombreux endroits par l'averse du matin et quelques nappes de brume commençaient à envelopper le Val du Ruisseau de la Duche vidé de ses touristes. Le col des Annes (1772 m) se dessinait tout en haut depuis le fond du Val, quand ma présence attira la curiosité d'une chevrière en quête de compagnie. La vieille dame en costume sombre s'inquiéta de savoir pourquoi je persistais à monter alors que tous les touristes avaient déserté, chassés par des prévisions météorologiques peu clémentes. Tant bien que mal, je tentais de lui faire connaître les spécificités des "cent cols", les ascensions.... Toute souriante et triturant sans arrêt les énormes boutons de la manche brodée de son costume, elle m'indiqua la possibilité de gravir deux autres cols. Côté gauche, en regardant les chèvres, je pourrais accéder au col de la Clef des Annes et sur ma droite, en suivant les vaches, je pourrais découvrir le col de Borneronde.

Fort de ces renseignements, je repris mon chemin. Après la Duche, le goudron disparaissait et le froid commençait à s'installer. Le sentier large et carrossable devenait de plus en plus gras et le VTT emprunté, retrouvait toute son utilité. De grosses gouttes d'une pluie orageuse tempéraient quelque peu mes efforts et je repensais au passage du col du Feu (1174 m), il y a de cela quelques années. Gelé et complètement trempé, je m'étais arrêté à l'auberge du col ; l'établissement était fermé en raison d'un important repas de communion. A la vue de mon piteux état, la patronne des lieux m'avait fait entrer, prenait mes vêtements pour les sécher et m'avait proposé un menu improvisé avec les restes du repas de communion. Naturellement, je n'y voyais pas d'inconvénients! Avant de repartir, elle m'avait tendu un pull que je laisserai chez une amie à elle, commerçante à Viuz en Sallaz, terme de ma randonnée.

Je continuais sur ce chemin de plus en plus boueux jusqu'au col de Borneronde (1680 m). Toutes les vaches se regroupaient et rejoignaient les Annes pour la traite. Le site était magnifique et je m'y sentais aussi bien que sur le plateau des Glières où j'aime me retrouver de temps à autre. Arrivé aux Annes, je pouvais distinguer dans le bas, la vieille dame aux chèvres et me revint alors en mémoire sa dernière question ; quel plaisir éprouvons-nous? Je lui répondrais, que tout jeune, la montagne, ses cols et ses massifs n'existaient pour moi que sur les cartes de géographie et qu'au travers de récits écrits dans les revues de cyclotourisme. Combien de fois n'avais-je pas espéré franchir ce fameux Parpaillon, emprunter les itinéraires de montagne du Tour de France et me mêler à ces "Cent Cols".
J'abordai un sentier boueux pour rejoindre la Clef des Annes (1746 m). La vieille dame m'avait promis que je ne regretterais pas d'y passer avant de replonger sur le Grand Bornand. Le ciel était plus nébuleux que jamais. Un éclair déchira les cieux sur la chaîne des Aravis au moment où j'atteignais le col, et la brume s'épaississait, me forçant à faire demi-tour. Alors que je commençais à amorcer la descente, la roue avant de mon VTT passa sur une petite clef ; je la ramassai et continuai ma descente sur les Annes. La vieille dame s'était volatilisée, mais les chèvres, toujours plus nombreuses, paissaient tranquillement et les vaches quittaient les étables pour les pâturages.

- Salut ! Tu t'appelles comment ?

Sous la banderole des "Cent Cols", un verre de Gamay, du pain et de la tomme à la main, Henri Dusseau et son large sourire, était planté devant moi. René Poty s'évertuait à remettre des épingles sur une carte géante et Jean Perdoux n'était pas loin non plus. Aux multicolores drapeaux, répondaient des conversations en italien, en anglais et aussi, une fois, à l'accent belge. Après notre petite conversation, Henri partit vers un autre groupe. Je devais rêver! Sûrement, un rêve du gamin qui se nourrissait il y a plus de 20 ans de "Cyclotourisme" en voyant passer toutes ces têtes connues au détour d'un article. Je repris mon VTT et quittai le col des Glières. D'autres arrivaient, arborant de larges sourires. Oui, bien sûr, je devais rêver à la concentration des "Cent cols". Pourtant, je trouvai au fond de ma poche la petite clef qui ne me quittait plus depuis une année. Mon VTT était toujours couvert de la poussière du Pas de la Baisse et de celle du col de Valbelle, mes chaussures étaient maculées par la boue du Parpaillon et par le goudron fondu du col de Vars. Mais, malgré le goût merveilleux et persistant d'un morceau de tomme partagé entre amis : une fois de plus, je devais rêver...

Merci à toute l'équipe qui m'a accueilli plus que chaleureusement au col des Glières. J'y ai retrouvé l'accueil savoyard tel que je l'avais découvert tout au long des routes de l'Edelweiss et du Trophée Savoyard.

Eric LASTENET N°3191

de CHATEAURENARD (Loiret)


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