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Le Pastis du Parpaillon

Revue N° 15 Page 44

Ce matin, avec mon ami Jean Claude, nous allons escalader un col, le sixième + de 2000 depuis la veille, mais je pense que c'est le plus beau. J'ai entendu parler de lui comme d'un Dieu, lu des articles sur lui, écouté les conseils de ceux qui l'ont déjà grimpé (et ils sont trop rares au G.C. Nîmes à l'avoir escaladé : tant pis pour eux). Ce qui est certain, c'est qu'il attire le cyclotouriste.

Ce matin donc, réveil à 5 heures ; le tente pliée et tout le tintouin mis dans la sacoche avant ; il est 6 heures quand nous quittons le camping. La route descend jusqu'à Condamine, mais pas pour longtemps, un kilomètre, le temps de s'échauffer.

A l'entrée du village, au premier virage à droite, direction Ste-Anne ; je passe presque tout à gauche. Ce n'est pas que ce soit vraiment dur, mais nous avons, dans nos sacoches, notre tente, nos linges de rechange et notre repas de midi : vous voyez, tout ce qu'il faut pour faire du cyclo-camping. Jean Claude, en plus, a tout son matériel de photo. Un journaliste qui suit un grand événement sportif n'oserait pas en emporter autant.

Nous allons à une petite allure régulière. J'ai vérifié avec mon compteur : 5 coups de pédales pour faire 10 mètres ! ça mouline ! le forcing, ce col ne l'aime pas, il faut le prendre en douceur, comme l'on fait une caresse à une jolie épouse, ou que l'on déguste un bon petit vin à petites gorgées. Il lui faut de la douceur, mais ce n'est pas pour cela qu'il vous fera des cadeaux.

La route est encore goudronnée, mais dans quel état ! un coup de guidon à droite, un autre à gauche pour éviter tous les trous et bosses jusqu'à Ste-Anne. Voici, ici le bitume disparaît pour laisser la place à un chemin muletier. Une petite halte s'impose à la chapelle, où l'on fait le plein d'eau à la fontaine. Jean Claude prend quelques photos du paysage. Des nuages commencent à couvrir le ciel.

Nous entamons le vif du sujet, la roue arrière dérape un peu, je passe tout à gauche et mon allure de croisière passe à 5 km/h.Il est 7h du matin. Un œil sur l'état du chemin pour guider la roue avant aux meilleurs endroits, l'autre dans la forêt à la recherche d'une marmotte. Mais, pour le moment, rien à faire. Avant que je ne les aperçoive, elles m'ont déjà vu et alertent leurs collègues d'un grand coup de sifflet. J'en verrais beaucoup de loin, et même de très prés, mais en deux ou trois bonds, elles disparaissent dans leurs trous.

Décidément, ce col ne nous fait pas de cadeau, mais en grimpant en douceur, il commence à nous montrer ses trésors cachés. La forêt cède la place à la prairie avec de nombreuses fleurs dont je ne connais pas les noms, toutes aussi belles les unes que les autres. Au loin une marmotte siffle, nous sommes repérés. Au bout d'un ruisseau, j'en aperçois une, qui d'un bond, saute dans son trou.

Après le passage d'un pont de bois, un ru n'a rien trouvé de mieux que de choisir le chemin où nous roulons comme lit ; et nous sommes bien obligés de rouler dedans. Nous passons devant une maisonnette et, d'après la carte routière, il ne nous reste à faire que 6 kilomètres. Nous sommes à 2000m d'altitude.

Le chemin devient beaucoup plus caillouteux ; les pierres giclent sous nos roues, mais nous avançons toujours à la même vitesse. Même caresse. Misère ! nous avons droit maintenant à une bonne averse qui nous oblige à mettre nos ponchos. Je regarde Jean Claude avec un air un peu inquiet. " On continue ou on retourne sur nos pas ? ". Personne n'est chaud pour abandonner si prés du but : nous avons fait 13 km et il nous en reste à peine 4 à faire. Les nuages sont encore bien haut, alors continuons, la pluie ne durera guère.

Quelques coups de pédale plus loin, une marmotte sort d'un recoin de la route, la traverse, et se perd dans la nature. Je sors mon appareil photo, le passe autour de mon coup, prêt à servir et ouvre l'œil. Je n'ai pas le temps de partir qu'une autre sort à quelques mètres de ma roue avant, s'arrête devant son trou et me fixe. Je mets pied à terre le plus doucement possible et, sans la perdre de vue, je la photographie à deux reprises. Jean Claude arrive, je lui fais signe de ne pas faire de bruit. Enfin ! il va pouvoir la photographier, sa marmotte.

Il sort tout son attirail, règle son objectif et la prend sous plusieurs angles. Il change même de pellicule. Cela dure une bonne dizaine de minutes. Nous avons dû tomber sur une marmotte-starlette. Plus haut, j'en repère une autre qui vient de se cacher derrière un petit buisson en fleur. A ce moment, mon ami découvre à dix mètres de nous, une nichée de deux jeunes de l'année. Elles jouent devant leur trou. Surprise ! on se regarde tous les quatre et, d'instinct, elles se réfugient dans leur trou. Mais déjà elles ressortent leur tête du terrier, nous épient, et, semblant comprendre que nous ne leur voulons pas de mal, se remettent à jouer, sans nous perdre de vue pour autant. Prudentes les " pitchounes " !

Je ne vous dis pas le plaisir de mon collègue à les prendre en photo. Il prend même le temps de sortir et poser son trépied. Au loin, un grand coup de sifflet nous fait lever la tête. Encore une autre ! Posée sur un rocher, assises sur ses pattes postérieures, elle aussi nous observe. Nous n'en avons jamais tant vu.

Il nous faut reprendre la route et terminer le Parpaillon. Le chemin est toujours aussi rocailleux et je sens que le sommet n'est pas loin. A la sortie d'un virage, je vois que le chemin suit la montagne et qu'il y a un bon raidillon au bout. D'après les renseignements des anciens, je suis prés du sommet. Encore deux lacets à passer, un dernier coup de rein dans un dernier " mur " à 10%, un dernier virage et c'est alors que ma joie éclate ; là, en face de moi, à 200 ou 300 mètres, une bouche grande ouverte qui semble me dire : " viens, tu as fini ton ascension ". Un rayon de soleil passe sur la montagne et dans mon cœur, j'entr'aperçois une marmotte qui s'enfuit à mon approche et me saluant. Je suis devant le tunnel du Parpaillon ! 2643 mètres.

Je pose mon vélo contre une borne et je grimpe au sommet du tunnel pour attendre Jean Claude qui ne tarde pas à arriver. Je me fis le plaisir de lui lancer une boule de neige pour fêter son entrée au Club des Cent Cols. Et puis, avoir le col du Parpaillon dans sa collection, c'est beau.

En bon méridional que je suis, une idée me traverse la tête : je remplis le bidon avec de la neige qui se trouve sur le tunnel, et le soir, dans le train, nous nous sommes bu un Pastis à la neige fondue, je ne vous dis que ça ! Croyez-moi, qu'est-ce qu'il était bon ! Et puis, je ne sais pas quand nous en boirons un autre, de verre, à l'eau des montagnes. Comme le veut la tradition, nous avons traversé le tunnel, et il a fallu que je mette mon pied droit dans une flaque d'eau bien profonde.

Finalement, le Parpaillon n'est pas si rude que l'on pense, il suffit de le prendre en douceur, et il vous montrera toute sa flore, sa faune et les beautés de son paysage.

Ce même jour où deux nîmois sont au sommet du plus prestigieux col muletier de France, arrivait à Nîmes le Tour de France. Je crois quand même que c'était nous les plus heureux.

Raymond Cros

Nîmes


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